pollution du numérique

Pollution numérique : les enjeux du digital pour l’environnement

Smart bidule par-ci, truc automation par-là, machine learning à toutes les sauces : on nous vend la disruption digitale comme le remède miracle à tous nos maux, mais on interroge rarement l’effet global du numérique sur l’environnement.

Faites-vous partie de ces 60 % de Français qui n’ont jamais entendu parler de la pollution numérique et pour qui le digital se cantonne à son statut de moteur de l’innovation contemporaine ?

Certes, les technologies de l’information et de la communication (TIC) sont des outils efficaces pour optimiser notre consommation en ressources énergétiques. Logiquement, elles devraient donc nous permettre d’économiser ces ressources.

Mais, si « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point », il en va de même pour la réalité du numérique, qui a sa logique que la logique ne connaît point…

J’en veux pour preuve le rapport publié par The Shift Project en octobre 2018, qui établit que :

  • 3 à 4 % de la consommation énergétique mondiale résultent du numérique (1,5 fois plus de plus que l’aviation civile).
  • Cette consommation augmente de 9 % par an et double donc tous les 8 ans (c’est plus que n’importe quel autre poste de consommation).
  • À ce rythme, en 2025, le numérique émettra plus de gaz à effet de serre que l’automobile.

Pour vous aider à mieux vous représenter l’enjeu de la chose, voici une infographie de Nowethic.fr, qui propose quelques comparaisons plutôt éloquentes :

pollution numérique

La voilà la réalité actuelle de l’innovation numérique, qui a tout d’une pollution numérique en bonne et due forme.

Cela dit, vous vous doutez qu’on ne prendrait pas la peine d’en parler autant chez Wyneo si l’affaire nous paraissait réglée d’avance.

Alors, laissez tomber cette cabane au bord du lac Baïkal que vous lorgnez depuis des mois pour profiter sereinement du réchauffement climatique et accordez-moi juste cinq minutes pour esquisser les enjeux d’un numérique durable.

Une chose est sûre : l’impact négatif des TIC sur l’environnement n’est pas une fatalité. Mais, pour pouvoir mettre le cap sur le développement durable, il faut commencer par prendre la mesure du problème et des perspectives qui s’offrent à nous.

Pollution numérique : de quoi parle-t-on ?

Petit indice : on ne parle ni des publications ésotériques de votre tante Gisèle sur Facebook, qui polluent effectivement votre fil d’actualité, ni des hommes d’affaires philanthropes qui veulent faire de vous leur héritier et polluent tout autant votre boîte mail.

Savez-vous par exemple qu’Amazon, propriété de l’homme le plus riche du monde, est aussi l’un des plus gros pollueurs au monde ? D’après les dernières estimations, ses émissions de gaz à effet de serre s’élèveraient à 55,8 millions de tonnes par an. À titre de comparaison, cela équivaut aux émissions de pays comme la Norvège ou la Hongrie.

Plusieurs facteurs expliquent cela. Les data centers sont les coupables parfaits, car ces immenses fermes de serveurs, qui sont la source d’une activité cloud très lucratives, sont aussi la source d’une pollution majeure de l’environnement. Mais ils ne sont pas seuls sur le banc des accusés :

empreinte carbone du numérique

Alors, comment aborder cette notion d’empreinte environnementale du numérique ?

L’approche la plus répandue consiste à l’aborder par la consommation d’énergie, que l’on divise généralement en trois moments du cycle de vie des produits :

  • La production du matériel (extraction des matières premières, assemblage des composants, expédition)
  • L’usage (consommation des terminaux et périphériques, data centers, réseaux des opérateurs internet)
  • La fin de vie (recyclage)

Actuellement, la consommation énergétique se répartit à peu près à 50/50 entre les deux premiers pôles. Étant donné qu’on ne recycle quasiment pas, le troisième pôle consomme peu d’énergie, mais entraîne d’autres types d’impacts négatifs sur la planète…

Tout cela mis bout à bout explique que le numérique soit devenu l’une des principales sources de pollution environnementale. En l’occurrence, on parle d’une pollution mesurable et concrète, bien loin de l’idée angélique de dématérialisation qu’entretiennent les acteurs dominants du digital.

La dématérialisation est un leurre, l’effet rebond une réalité

Un américain moyen possède près de 10 périphériques connectés. Une grosse quantité de matériel pour un secteur qui surfe sur sa réputation de dématérialisation, non ?

De la matière, il en faut effectivement beaucoup pour produire ces périphériques, les alimenter en énergie, stocker les données qu’ils créent dans des clusters de serveurs gourmands en électricité carbonée, faire fonctionner les réseaux auxquels ils sont connectés, etc.

Comment une innovation censée diminuer la consommation de ressources et dématérialiser l’usage peut-elle en fin de compte s’avérer à ce point contreproductive sur le plan environnemental ? C’est la problématique majeure de la pollution numérique et elle est fortement liée à ce qu’on appelle « l’effet rebond ».

Issu de la pensée économique, ce paradoxe mis en évidence par William Stanley Jevons fait référence à la hausse de la consommation entraînée par la réduction des limites (monétaires, sociales, physiques…) à l’utilisation d’une technologie. Et on est en plein dedans avec les technologies numériques !

Prenons l’exemple de la consommation de papier.

Une des conséquences attendues de la démocratisation des écrans et des technologies numériques de télécommunication était la réduction du papier consommé. Logique : afficher une information sur un écran permet, en théorie, de la transmettre sans avoir à l’imprimer sur une feuille et donc de faire l’économie de nombreuses impressions. Pourtant, l’impression numérique ayant fait disparaître certaines limites de l’impression traditionnelle, la consommation de papier a fortement augmenté depuis que chaque bureau est équipé d’une imprimante.

Un autre l’exemple ? Le stockage des données numériques.

La virtualisation des centres de données permet de diminuer le nombre de serveurs nécessaires pour un stock constant de données et… de réduire le coût de stockage de chaque octet. D’où l’explosion de la demande et du volume de données à stocker. Autrement dit, parce qu’il est plus facile et moins coûteux de stocker de la data, on s’y livre sans retenue.

Or, ces véritables usines de la donnée, qui poussent un peu partout pour répondre à notre appétit incommensurable de datas, sont des gouffres énergétiques. Gourmands en énergie, ils le sont autant pour fonctionner que pour être refroidis. Malheureusement, ces data centers sont en grande partie situés sur des territoires alimentés en électricité fortement carbonée ; d’où leur empreinte carbone élevée.

Et, outre le volume croissant des émissions de CO2 dont le numérique est à l’origine, les conditions d’extraction du charbon utilisé posent elles aussi un problème majeur pour l’environnement. Pour s’en rendre compte, rien de mieux que de d’aller faire un tour (en voilier !) en Virginie Occidentale, ce petit État adossé aux Appalaches, où le charbon est devenu la fierté nationale. Là-bas, on vous accueille avec une devise qui laisse peu de place à la sensibilité : « God, guns and coal ». Puis on vous emmène en ballade dans la magnifique chaîne montagneuse locale… Enfin, ce qu’il en reste depuis qu’elle a été décapitée pour en extraire le charbon qui y repose et l’envoyer dans les centrales de Caroline du Nord, qui alimentent, je vous le donne en mille, les serveurs des GAFAM.

Le poids des mots, le choc des photos, comme on dit chez Paris Match ?

empreinte carbone internet

Bienvenue sur Mars !

Si cela peut vous rassurer, le charbon de la région étant devenu trop cher, les mines ont fini par être délaissées et les familles de mineurs abandonnées à leur misère.

« Effet rebond », vous disais-je, contre lequel il ne nous reste guère d’autre riposte que de faire preuve de plus de sobriété dans notre usage du numérique.

La sobriété numérique : un mal nécessaire

La sobriété numérique est le cheval de bataille du think tank The Shift Project. C’est d’ailleurs le sous-titre de leur rapport-projet « Lean ICT ».

L’approche consiste à considérer qu’il est plus efficace d’agir sur le nombre d’unités numériques (bit de données, terminal, etc.) utilisées que sur la consommation énergétique de chaque unité. Par exemple, plutôt que d’attendre des PC qu’ils deviennent moins énergivores, on peut avoir un impact bien plus grand en renouvelant nos PC moins souvent.

L’idée est de responsabiliser l’humain plutôt que de miser sur le miracle technologique. Et, quand on voit que le développement du numérique et des infrastructures associées est beaucoup plus rapide que n’importe quel autre secteur d’activités, cela paraît être une position intelligente.

Bien sûr, on peut demander aux entreprises concernées de bien vouloir réduire leur impact environnemental. Elles représentent un levier incontournable et certaines, parmi les plus grandes, sont déjà engagées sur cette voie.

Amazon a par exemple affiché son objectif de neutralité carbone pour 2040. Au programme : investissements massifs dans la lutte contre la déforestation, utilisation d’une énergie à 80 % renouvelable dès 2024, commande de camionnettes électriques pour assurer la livraison des produits… Jeff Bezos entend montrer l’exemple, paraît-il.

Mais il serait hasardeux de confier le sort de la sobriété du numérique aux géants de la tech. D’autant plus qu’il existe un deuxième levier d’action à fort potentiel, largement sous-employé par manque d’information et d’éducation : les écogestes numériques individuels.

Les écogestes numériques concrets

Les écogestes ont la côte ces dernières années et on est de plus en plus nombreux à faire attention, au quotidien, à ne pas gaspiller les ressources de la planète. Pourtant, peu de personnes ont élargi cette démarche à leurs pratiques numériques et c’est essentiellement dû à un manque de sensibilisation à la question.

Alors, que peut-on faire, concrètement, chacun à notre échelle ?

  • On garde nos terminaux le plus longtemps possible

Imaginez l’impact que l’on pourrait avoir sur l’environnement en ne remplaçant pas nos ordinateurs, tablettes, smartphones et tutti quanti tous les 2 ou 3 ans, mais tous les 7 ans, par exemple.

Autre levier d’action : ne pas les acheter neufs.

En plus du Réseau National des Ressourceries, il existe aujourd’hui une offre de qualité en matière de produits reconditionnés et de collecte des e-déchets. Faisons-en bon usage et soutenons également les revendications contre l’obsolescence programmée, tout en donnant notre préférence aux fabricants soucieux de l’environnement (Fairphone, par exemple). C’est le meilleur moyen de réduire l’extraction des ressources minières, la production de matériel et les flux de transports impliqués par nos objets connectés.

  • On privilégie les data centers 100 % green

Il n’est pas toujours facile d’être correctement informé sur le sujet (on a quand même fait une tentative ici), mais il existe des serveurs de stockage de données qui ont un bilan carbone neutre ou pas loin de l’être. Alors, en tant qu’utilisateur d’internet, autant privilégier les services qui utilisent ces serveurs. C’est par exemple le cas de la messagerie Newmanity Mail ou d’une bonne partie des supports de la Wikimedia Foundation.

D’ailleurs, le site internet de Wyneo est hébergé chez Ethical Hosting (encore un partenaire à impact !) et fonctionne aux énergies renouvelables. Allez jeter un coup d’œil à leurs offres et n’hésitez pas à dire que vous venez de notre part : ils vous feront un prix.

Dans le doute, le plus sage reste dans tous les cas de limiter notre utilisation du cloud et de stocker en local (PC, clé USB, disque dur externe) autant que possible. Croire que le cloud peut héberger une quantité infinie de donner est une erreur… Dropbox, Google Drive et compagnie sont bien pratiques au quotidien, mais leur développement se fait au détriment des ressources limitées de la planète.

  • On réduit notre consommation de vidéos

Cela risque d’en décevoir certains, mais la vidéo est la principale source de pollution numérique (presque l’équivalent des émissions globales de CO2 de la France). Qui plus est, 50 % de la consommation énergétique des réseaux de données et des data centers (tous usages confondus) sont imputables à la vidéo de loisir.

Une pollution qui n’a rien de virtuel, comme le souligne Novethic.fr :

pollution numérique vidéos

La note pour l’environnement n’est-elle pas un peu salée pour s’émerveiller devant des chatons maladroits ?

Si l’on réduisait ne serait-ce que de moitié notre consommation de vidéos de loisir, on diminuerait l’impact environnemental des réseaux et data centers de 25 %. Et, parce qu’une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, sachez que le streaming et la vidéo à la demande sont les plus gros consommateurs d’énergie dans le domaine de la vidéo.

Alors, on se remet au live, on désactive la HD quand elle n’est pas justifiée et on oublie son projet de regarder pour la cinquième fois la saison 8 de Grey’s Anatomy ! Et, si votre addiction aux images qui bougent est vraiment trop tenace, essayez de vous mettre aux vidéos de la plateforme Imago : impact positif sur votre cerveau garanti !

  • On débranche tout avant d’aller au lit

Quel intérêt avons-nous à laisser branchés notre box internet et notre PC pendant qu’on dort ? Aucun. Au contraire, ce matériel consomme de l’électricité même en étant éteint et alourdit inutilement notre facture.

Pour le coup, la solution est on ne peut plus simple, bien que personne ne la mette en pratique : on débranche les câbles d’alimentation et on les rebranche le matin.

  • On met notre boîte mail à la diète

L’envoi et le stockage des emails utilisent beaucoup d’énergie. On estime par exemple que la conservation de 30 mails consomme autant qu’une ampoule allumée toute la journée. Pas la peine de vous cacher, je vous vois en train de faire le calcul et de vous rendre compte que votre boîte mail chaotique n’a rien à envier au château de Versailles…

Là encore, la solution est pourtant évidente : on prend l’habitude de supprimer nos mails inutiles, on se désabonne des newsletters qu’on ne lit pas (il existe des sites qui font cela gratuitement à votre place, comme CleanFox) et on arrête de mettre toute l’entreprise en copie de la moindre vanne qu’on n’assumera plus dans trois jours.

Bien sûr, on y va aussi mollo sur les pièces-jointes ! Vous vous souvenez de l’infographie de Novethic ? 1 mail avec pièce-jointe = une ampoule allumée pendant 24 heures.

  • On adopte un usage écoresponsable des moteurs de recherche

Deux requêtes sur Google consomment autant d’énergie dans les data centers d’Alphabet Inc. que pour faire bouillir de l’eau dans une bouilloire. Or, le célèbre moteur de recherche a probablement franchi la barre des 7 milliards de requêtes par jour dans le monde.

Quand on sait que le fait de se rendre directement sur un site en saisissant son URL divise par 4 les émissions de gaz à effet de serre, il est donc urgent de se servir de la barre des favoris. Tout comme il est urgent de s’efforcer de formuler correctement nos recherches et de fermer les onglets inutilisés, qui consomment de l’énergie même s’ils ne sont pas affichés. Au passage, un outil pratique pour cela : The Great Suspender, qui est une extension Chrome vous permettant de suspendre automatiquement l’envoi de requêtes des onglets inactifs dans votre navigateur.

Et pourquoi ne pas aller jusqu’à basculer vers un moteur de recherche plus responsable ? Ecosia en est un bon exemple, puisqu’il reverse 80 % de ses recettes publicitaires à des actions de reforestation. Lilo a aussi un modèle qui mérite d’être explorer… L’un et l’autre sont à utiliser sans modération (ou presque) sur vos PC, mais aussi sur vos smartphones !

Donner un nouveau sens à la transition numérique

Voilà de quoi remettre de l’impact positif dans nos pratiques numériques, non ?

Il serait dommage de croire qu’il ne sert à rien d’agir à notre échelle individuelle, car une transition numérique écoresponsable passera nécessairement par une influence réciproque entre l’architecture des systèmes numériques et les comportements des utilisateurs de ces systèmes.

L’utilisateur du numérique a autant de pouvoir d’influer sur le système que le système en a d’influer sur lui. L’un ne va pas sans l’autre.

Prenons une dernière fois le cas de la vidéo.

Certes, de plus en plus de producteurs de contenus intègrent des formats vidéo, voire bâtissent leur ligne éditoriale autour de la vidéo, et les plateformes de VoD usent de toutes les ficelles du marketing pour acquérir de plus en plus d’utilisateurs, qu’elles incitent à visionner de plus en plus de vidéos. Mais la réciproque existe : les attentes et les comportements des utilisateurs favorisent la vidéo et incitent l’offre à investir sur ce média.

Effet d’offre et effet d’usage sont indissociables.

Or, à l’heure actuelle, force est de constater que ces deux effets orientent la transition numérique vers toujours plus d’impact négatif sur l’environnement. IA et IoT sont sur toutes les lèvres et les acteurs principaux du numérique (les GAFAM en Occident et les GATX en Asie) n’ont aucune intention de ralentir leur pression commerciale, ni leur rythme d’innovation.

Autant dire que la sobriété numérique est mal engagée…

À nous, donc, de faire du numérique une source d’impacts positifs sur l’environnement. À nous de tirer le meilleur profit des effets d’optimisation énergétiques rendus possibles par les technologies digitales, en n’annulant pas ces effets par un usage irraisonné.

Notre objectif doit être de faire pencher la balance globale des TIC du côté des opportunités d’impact positif plutôt que du côté du coût environnemental.

L’innovation numérique n’a-t-elle pas suffisamment servi la cause de la pollution ? Envie de passer à l’action sur le sujet du Numérique Responsable, n’hésitez pas à visiter le site du collectif d’acteurs engagés pour le monde de demain : We Act 4 Earth.

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